« Si l’esprit des œuvres d’art s’illumine dans leur apparition sensible, il ne brille cependant que comme sa négation, dans l’unité avec le phénomène tout en étant simultanément son autre. L’esprit des œuvres d’art s’attache à leur forme, mais il n’est esprit que dans la mesure où il renvoie au-delà. »

THEODOR W. ADORNO – THEORIE ESTHETIQUE
KLINCKSIECK ESTHETIQUE – PAGE 122

 

LA FORCE : ENTRE INCARNATION ET PUISSANCE

Toutes les composantes sont des forces. Couleur, mesure, situation spatiale, … sont des forces. C’est pourquoi nous avons tant insisté sur la notion d’intensification puisque l’intensification est signe de force : chaque composante exprime une force en raison des intensifications qu’elle produit. Les intensifications d’une composante se succèdent, dans l’espace et dans le temps et, ensemble, forment les variations de sa force. Et ces intensifications sont immatérielles car elles sont des rapports entre intensités de contraste et n’ont, en tant que tels, aucune étendue.

Mais si chaque intensification est un rapport entre deux intensités de contraste, ces intensités de contraste sont, elles mêmes, des différences entre éléments matériels. De sorte qu’il nous faut convenir, pour chaque composante, d’une continuité entre ses éléments matériels et immatériels. La force de chaque composante procède de la matérialité. Et, inversement, la matérialité de chaque composante incarne une force. Si bien que toutes les composantes sont autant des forces que des matières.

Il n’empêche que si chaque force émane d’éléments matériels, elle ne se constitue pas, néanmoins, sans exclure tous ceux dont elle ne procède pas. Comment la force serait-elle chromatique si la perception ne retenait pas de la matérialité seulement les éléments matériels que sont les couleurs au détriment des autres ? Quand les forces procèdent de la matérialité qui les incarne, elles appartiennent toujours à telle composante plutôt qu’à telle autre.

Pourtant, nous savons que toutes les forces interagissent et c’est même le sens de la formule de Paul Klee quand il avance que « le mouvement de mesure est retardé par le mouvement chromatique » : le premier subit l’action du second. De ce fait, si les perceptions des composantes ne peuvent se réaliser en même temps, elles s’impliquent néanmoins mutuellement de sorte qu’une perception renvoie continuellement à une autre. L’interaction entre forces appartenant à des composantes différentes entraîne un mouvement infini de la perception : son perpétuel devenir.

Mais n’avons-nous pas vu que ces interactions entre forces se constituent également en puissances et, ce, à partir des intensifications simultanées qui les composent ? Comment, dès lors, sent-on ces puissances si la perception ne peut considérer que les intensifications d’une seule composante à la fois ? Et la question est d’autant plus importante que c’est à partir de ces puissances et de leur « revenir » que l’équilibre entre les forces, décisif pour l’harmonie picturale, se constitue.

Ceci nous conduit à nous tourner vers les puissances. Rappelons, tout d’abord, que les puissances sont des intensités qui s’expriment sous la forme d’écarts et de proportions entre intensifications simultanées. Nous avons même montré que ces écarts et proportions n’étaient pas réductibles les uns aux autres et que cette irréductibilité signait l’hétérogénéité entre intensifications simultanées. Pourtant, il faut bien convenir que ces intensités n’en impliquent pas moins une ressemblance entre intensifications simultanées. Sinon, comment pourraient-elles en être les écarts ou les proportions ?

Mais si, au sein des puissances, les intensités se constituent en impliquant une ressemblance entre intensifications, n’est-ce pas le signe que ces intensifications appartiennent aux puissances d’une autre façon qu’elles appartiennent aux composantes ? Alors que les intensifications, en tant qu’elles appartiennent à une composante, sont spécifiques, en tant qu’elles composent une puissance, elles ne le sont pas. Elles sont ce que Gilles Deleuze appelle des « singularités pré-individuelles » [8], parce qu’elles ne sont pas ou plus affectées à une composante particulière. C’est cet anonymat des intensifications qui assure leur ressemblance au sein des puissances.

Si bien que le passage des intensifications appartenant aux composantes à celles composant les puissances entraine une transformation de la perception. Quelle est cette autre forme de perception ? La psychologie expérimentale peut ici nous éclairer, notamment, quand elle évoque la perception « amodale ». D’après Daniel N. Stern, à qui nous empruntons cette notion, cette aptitude ne consiste pas simplement en « une traduction directe d’une modalité à une autre. Cela met plutôt en jeu le codage dans une représentation amodale encore mystérieuse qui peut ensuite être reconnue dans n’importe quel mode sensoriel » [9].

Il semble que ces remarques indiquent que nous soyons en mesure de percevoir des intensifications, au-delà ou en deçà de leur différence formelle, et que cette capacité ne relève pas d’une traduction, c’est-à-dire ne suppose pas le passage d’un code à un autre. La perception « amodale » identifie directement les intensifications en soi et nous permet de les reconnaître quelle que soit leur affectation à une composante donnée. Et nous sommes d’autant plus motivé à faire ce rapprochement que, pour cet auteur, ces représentations amodales « ne sont pas des images, des sons, des touchers et des objets qu’on peut nommer, mais plutôt des formes, des intensités et des figures temporelles – les caractères plus « globaux » de l’expérience » [10]. « Intensités » : on ne peut pas mieux dire.

Si bien que cette perception « amodale » – pour identifier des intensités affranchies des différences de modalité – est, sans doute, ce qui nous permet de sentir les puissances inhérentes à l’interaction entre forces. Avec l’expérience que nous faisons de telles puissances, nous sollicitons une façon différente, « globale », de sentir les choses. Et si, comme l’indique Daniel N. Stern, cette capacité se développe dès le plus jeune âge (avant deux ou trois mois) mais reste potentiellement active toute notre vie [11], nous pouvons alors alléguer que l’expérience picturale est sûrement propice à la réactivation de cette capacité.

Deux formes de perception différentes animent donc l’expérience picturale. Et ces deux formes coexistent car elles se constituent à partir des mêmes intensifications mais dont la nature diffère selon qu’elles appartiennent à une composante ou composent une puissance. C’est cette différence en soi de l’intensification, son inégalité ou son ambivalence, qui fait de chaque forme de perception le complément de l’autre, et de l’expérience picturale un kaléidoscope sensoriel.

Et c’est ces deux formes de perception qui nous permettent de sentir la vitalité complexe de la force. Car alors que la force s’incarne conformément au lien qui unit les intensifications aux éléments matériels, elle se « virtualise » à partir des intensifications simultanées composant les puissances. De sorte que nous pouvons nous demander si le matériel est bien l’incarnation de ce qui existe en puissance. Ou, autrement dit, si la peinture « rend visible l’invisible » comme le suggère Paul Klee [12].

La peinture donne un corps aux forces sans lequel elles ne pourraient advenir. Or ces forces – tant qu’elles émanent du matériel – appartiennent à des composantes. Si bien que la peinture incarne des forces qui ne peuvent être que picturales. Mais quand la force se « déchaîne » et existe en puissance, cela a-t-il encore un sens de dire qu’elle est picturale ? Nous pouvons en douter car, alors, nous la percevons à partir d’intensifications qui ne sont plus affectées à des composantes.

Il y a donc une différence entre la force incarnée et celle qui existe en puissance. Et jamais l’une ne se confond avec l’autre, se déduit de l’autre ou est réductible à l’autre. Et pourtant elles sont connectées de sorte que ce qui existe en puissance ne peut advenir sans ce qui s’incarne. Tel est le paradoxe pictural.


[8] Gilles Deleuze – Logique du sens – Les éditions de minuit – Pages 124-125
[9] Daniel N. Stern – Le monde interpersonnel du nourrisson – Puf – Page 74
[10] Daniel N. Stern – Le monde interpersonnel du nourrisson – Puf – Page 75
[11] Daniel N. Stern – Le monde interpersonnel du nourrisson – Puf – Pages 49-50
[12] Paul Klee – Théorie de l’art moderne – Denoël – Page 34