« Dans sa perception visuelle une couleur n’est presque jamais vue telle qu’elle est réellement – telle qu’elle est physiquement. Cette constatation fait de la couleur le moyen d’expression artistique le plus relatif. […] Le but de ce type d’étude consiste à développer – par l’expérience – à force de tâtonnements – une capacité à voir la couleur. Cela signifie, précisément, voir l’action de la couleur aussi bien que ressentir les relations de couleur. »

JOSEF ALBERS – L’INTERACTION DES COULEURS – EDITION HAZAN – PAGE 11

 

L’INTENSITE CHROMATIQUE

  • Qu’est-ce que l’intensité chromatique ?

Que voulons-nous dire quand nous disons qu’une couleur est plus intense qu’une autre et, surtout, que prenons-nous comme référence pour définir cette intensité ? Dire d’une couleur qu’elle est plus intense qu’une autre, est-ce dire qu’elle est plus lumineuse, plus saturée, plus dense ? Pour y répondre, on serait tenté de faire intervenir, ici, des données scientifiques relatives à la couleur : une couleur peut être définie par une luminance et une longueur d’onde. Mais ces informations nous permettent-elles de rendre compte de l’intensité chromatique ?

On peut le penser puisqu’une luminance définit l’intensité lumineuse par unité de surface apparente de la couleur, alors que la longueur d’onde définit le type de couleur associé à cette intensité lumineuse (le jaune, le rouge et le bleu n’ont pas la même longueur d’onde). L’intensité d’une couleur serait donc proportionnelle à sa luminance : plus la couleur a une luminance importante, plus elle est intense. Et deux couleurs différentes (avec des longueurs d’onde différentes) peuvent avoir soit la même intensité, soit des intensités différentes en fonction de leur luminance respective.

Ces deux informations sont, sans doute, essentielles à la perception des couleurs mais elles impliquent, néanmoins, de les considérer de façon isolée ; c’est-à-dire sans tenir compte des relations que ces couleurs entretiennent avec les couleurs auxquelles elles sont opposées. Or tenir compte de ces relations, c’est être réceptif à une réalité chromatique très différente de celle que nous venons d’évoquer. Paul Klee nous montre, sur la base du seul clair-obscur, l’importance de ces relations : « Car le blanc, seul, n’est rien, il ne devient force que lorsqu’il réagit sur des contraires. Ainsi, nous ne travaillons pas simplement avec une énergie claire contre un donné sombre, mais également avec une énergie noire contre un donné clair » [4].

Il est important de souligner les termes avec lesquels s’exprime Paul Klee : « force » et « énergie » indiquent que les couleurs sont des puissances ; « réaction » et « contre » indiquent que ces puissances chromatiques sont inhérentes aux relations entre couleurs.

  • La couleur comme force

Autrement dit, la force d’une couleur est indissociable des relations chromatiques. Et si nous comprenons bien l’exemple de Paul Klee, nous pouvons en déduire que plus une couleur est différente de la couleur à laquelle elle est opposée, plus elle acquiert de force. Ainsi sur une base sombre, plus les gris sont clairs, plus ils gagnent en force (dont l’expression maximum est le blanc). Et, inversement, sur une base claire, plus les gris sont sombres, plus ils gagnent en force (dont l’expression maximum est le noir).

La force chromatique ne peut donc pas être inhérente aux caractéristiques intrinsèques de la couleur (luminance et longueur d’onde) puisque cette force est indépendante de l’intensité lumineuse comme de la « qualité » de la couleur : un gris sombre sur une base claire peut avoir autant de force qu’un gris clair sur une base sombre. C’est donc la différence entre couleurs opposées qui sert de référence pour mesurer la force chromatique. En d’autres termes : la force d’une couleur est le résultat d’une différence.

Mais la différence en tant que telle, c’est autre chose. Aussi Gilles Deleuze signale-t-il que « l’expression “différence d’intensité” est une tautologie. Toute intensité est différentielle, différence en elle-même » [5]. L’intensité chromatique est donc une différence, un écart, un intervalle entre les couleurs. Aussi cette intensité est-elle de nature différente de celle des couleurs étendues : elle est ce qui se passe entre les couleurs.

  • Différence entre force et intensité chromatiques

Dès lors, plus la différence entre couleurs opposées est importante, plus l’intensité est grande. Et la force d’une couleur étant l’effet ou le résultat de l’intensité chromatique, plus cette intensité est grande, plus la force de la couleur est grande (on pourrait tout aussi bien dire « plus la couleur est intense »). Alors que la force de la couleur est l’effet d’une relation, l’intensité chromatique est ce qui informe cette relation. Aussi l’intensité chromatique a-t-elle une pleine réalité qu’il ne faut confondre ni avec l’intensité lumineuse, ni avec la longueur d’onde dont il était question plus haut.

Il ne faut pas confondre ces notions, ni – pire encore – prendre l’une des deux dernières comme unique « vérité » à l’aune de laquelle la première sera jugée comme fausse, trompeuse, illusoire. Une telle erreur est encore répandue, comme en témoigne ce qu’on appelle communément une illusion d’optique : si les deux couleurs centrales des cas 1 et 2 de la figure 1a sont identiques en tant que luminance et longueur d’onde, elles ne le sont pas en tant que force. Et il n’y a aucune raison de dire, comme le présupposent les commentaires liés aux illusions d’optique, que la force est une illusion comparée à la luminance ou à la longueur d’onde.


Figure 1a
figure-1a


La conception scientifique de la couleur ne doit pas nous abuser en prétendant détenir les seuls critères pour rendre compte de la réalité chromatique : l’intensité chromatique, comme la luminance et la longueur d’onde, est bien réelle. Et si ces réalités sont très différentes, c’est qu’elles ne concernent pas les mêmes éléments. Alors que la luminance et la longueur d’onde se rapportent à l’observation de la couleur isolée, l’intensité chromatique concerne les relations entre couleurs. Dès lors, réduire les effets de ces relations au rang d’« illusion », c’est nier la réalité des relations qui est essentielle à l’intensité chromatique.

  • Le contraste comme intervalle entre couleurs

Aussi devons-nous maintenant nous pencher sur la nature de ces relations entre les couleurs : si l’intensité chromatique est un écart ou un intervalle, de quel type d’écart s’agit-il ? A ce stade de la réflexion, nous sentons que ce qui se passe entre les couleurs concerne essentiellement le contraste chromatique. Si bien que déterminer en quoi consistent ces écarts entre couleurs revient à définir le ou les types de contraste(s) chromatique(s) impliqué(s) par ces écarts.

Et les deux questions se recoupent car tout écart entre couleurs implique forcément un contraste. Le contraste, c’est ce qui nous permet de sentir l’écart. Autrement dit, si l’intensité chromatique nous renseigne sur la relation entre les couleurs, le contraste chromatique correspond à l’incarnation de cette relation, aussi ténue soit-elle. En effet, cette matérialité n’implique plus des surfaces mais seulement une ligne de séparation, une frontière entre les couleurs en situation de contraste.

Nous pouvons donc prendre le contraste chromatique comme référence pour sentir l’intensité chromatique : plus le contraste chromatique sera important, plus il indiquera une intensité chromatique importante. Et si nous revenons à la figure 1a, nous remarquons que les forces différentes que nous évoquions entre les deux couleurs centrales se développent à partir de deux contrastes quantitativement différents, plus important dans le cas 1 que dans le cas 2. Le contraste est ce qui nous a permis, en fait, de sentir l’intensité chromatique et, conséquemment, la force de la couleur.

On aurait pu tout aussi bien commencer par le contraste : un grand contraste signe une grande intensité qui produit une grande force chromatique. Mais s’il était nécessaire de définir d’abord l’intensité chromatique, c’est parce que les forces qu’elle produit sont avant tout l’effet de différences « absolues ». Et par « absolues », nous entendons que petites ou grandes, ces différences sont toujours commensurables. Aussi, est-ce ce caractère absolu de la différence qui va nous guider pour définir le contraste qui incarne cette différence.

  • Les contrastes d’Itten rendent-ils compte de l’intensité chromatique ?

Nous allons voir, dans un premier temps, si parmi les contrastes les plus courants, notamment ceux énumérés par Johannes Itten [6], figure celui qui incarne cette différence. Ces contrastes sont :

  • Le contraste de couleur en soi (opposant deux couleurs à leur maximum de saturation).
  • Le contraste clair-obscur (opposant une couleur claire à une couleur sombre).
  • Le contraste de température (opposant une couleur chaude à une couleur froide).
  • Le contraste de complémentaire (opposant une couleur primaire à une couleur secondaire dont la composition ne comprend pas cette couleur primaire).
  • Le contraste de qualité (opposant une couleur saturée à une couleur altérée).
  • Le contraste de quantité (opposant deux couleurs de surfaces différentes).
  • Le contraste simultané (accentuant l’opposition entre deux couleurs selon leur complémentarité).

Nous ne prendrons pas en compte, pour le moment, le contraste de quantité qui – s’il fait intervenir des questions de surface que nous considérerons ultérieurement – ne nous renseigne pas sur la spécificité chromatique du contraste. Nous ne prendrons pas en compte non plus le contraste simultané qui – impliquant qu’une couleur « appelle » toujours sa couleur complémentaire – est un phénomène optique commun à tous les contrastes.

S’agit-il alors d’une différence de valeur (contraste de clair/obscur) ? Mais, comme nous le montre la figure 2a, deux contrastes peuvent impliquer une même différence de valeur sans, pour autant, impliquer une même intensité. S’agit-il d’une différence de température (contraste chaud/froid) ? Mais deux contrastes peuvent impliquer une même différence de température sans impliquer, pour autant, une même intensité. Et de même pour les différences de tonalité, de couleur en soi, de complémentaire et de qualité comme nous le montre les autres contrastes de la figure 2a.


Figure 2a

figure-2a


Bref, si chacun de ces contrastes implique une différence chromatique, aucun ne permet de rendre compte de l’intensité chromatique. Tout ce qu’on peut dire c’est que plus la différence entre le sombre et le clair est grande, plus le contraste clair/obscur est grand ; et inversement. De même, plus la différence entre le chaud et le froid est grande, plus le contraste de température est grand ; et inversement. Et de même pour les autres contrastes.

Mais si aucun de ces contrastes n’incarne, à lui seul, la différence absolue, chacun d’eux implique néanmoins un ou plusieurs autres contrastes. Nous observons, par exemple, que le contraste de complémentaire bleu/orange implique également un contraste « clair(orange)/obscur(bleu) », un contraste de température chaud(orange)/froid(bleu) ainsi qu’un contraste de couleur en soi (les deux couleurs étant à leur maximum de saturation).

Ces contrastes s’impliquent donc mutuellement. De ce fait, si nous ne connaissons pas encore le contraste incarnant l’intensité chromatique, nous savons, en revanche, qu’il impliquera plusieurs contrastes. Or il est légitime de se demander s’il n’y a pas contradiction entre le fait qu’un tel contraste implique plusieurs contrastes et le fait qu’il incarne une différence « absolue ».

Mais il n’en est rien. Et pour le comprendre, nous pouvons reprendre le bleu et l’orange de la figure 1a et construire la gradation entre ces deux couleurs comme le montre la figure 3a. Nous observons alors que la couleur centrale des cas 1 et 2 de la figure 1a se situe au niveau de l’étape intermédiaire n°4 entre le bleu et l’orange. Soit, précisément, aux deux tiers de la distance entre le bleu et l’orange.


Figure 3a

figure-3a


  • L’intensité de contraste comme différence de position des couleurs sur une gradation

Que pouvons-nous conclure ? Premièrement, nous pouvons affirmer maintenant que la différence absolue que nous cherchions à déterminer correspond à une différence de position sur une gradation. L’intensité chromatique implique donc une telle différence de position. Et plus cette différence de position sera grande, plus augmentera l’intensité chromatique. Dans la figure 3a, l’intensité chromatique du cas 1 est deux fois plus importante que celle du cas 2. Avec la conséquence que la couleur centrale du cas 1 est deux fois plus intense (a deux fois plus de force) que la couleur centrale du cas 2.

Deuxièmement, cette différence de position sur la gradation implique une différence de clair/obscur comme une différence de température. Et si l’on ne peut pas, pour le moment, définir la part qui revient à chacune de ces différences dans la différence absolue, nous pouvons néanmoins avancer que c’est de la combinaison de ces deux différences qu’émergera l’intensité chromatique.

Notons que le contraste qui incarne l’intensité chromatique (cette différence absolue), ne peut pas se réduire ni au contraste de « clair/obscur » ni au contraste de « température », bien qu’il les implique tous les deux. Pour le différencier des autres contrastes, nous l’appellerons « intensité de contraste » et non « contraste d’intensité », qui supposerait que les couleurs aient leur propre intensité, ce qui n’est pas le cas puisque l’intensité d’une couleur équivaut à sa force et que cette force lui vient du dehors (effet des relations ou contrastes).

Nous pouvons maintenant apporter une réponse à la question que nous nous posions plus haut : à quel type d’écart correspond l’intensité chromatique ? L’écart (ou l’intervalle) est la différence de position des couleurs sur la gradation. L’écart comme différence absolue de position entre le bleu et l’orange reste le même quel que soit l’ordre dans lequel nous passons d’une couleur à l’autre : il les implique simultanément, il est l’entre-deux du bleu et de l’orange ou l’en soi de leur différence de position.

  • La transition entre les couleurs comme distance et direction sur la gradation

Mais que se passe-t-il quand nous parcourons une surface picturale composée de plusieurs couleurs successives ? Est-il légitime de s’en tenir, dans ce cas, aux seuls écarts de position entre couleurs sur la gradation ? Observons les trois couleurs successives de la figure 4a. Nous voyons que les deux intensités de contraste se succèdent soit de gauche à droite, soit de droite à gauche, selon le sens de lecture que nous choisissons.

Or, dans leur succession, les intensités de contraste impliquent autre chose que des écarts. Aux écarts de position se substituent des transitions ou des passages entre positions sur la gradation. La transition (ou le passage) correspond, non seulement, à la distance que nous parcourons d’une couleur à une autre sur la gradation mais également à la direction que nous prenons sur la gradation pour parcourir cette distance.

Dans ce cas, les intensités de contraste impliquent toujours distance et direction. Et si, dans la figure 4a, les distances sont différentes en allant du bleu à la couleur centrale et en allant de cette dernière à l’orange, les directions liées à ces distances sont, elles, identiques. Plus précisément, et de gauche à droite, la première intensité de contraste implique une distance de 4 sur la gradation, alors que la seconde implique une distance de 2. Et, toujours de gauche à droite, ces deux intensités de contraste marquent un éclaircissement ainsi qu’un réchauffement conformément à la direction unique que nous prenons en parcourant ces distances.

  • Un ou plusieurs axes chromatiques ?

Si ce dernier exemple nous permet assez facilement de rendre compte des différences entre intensités de contraste par comparaison des distances sur la gradation, il est à noter que cet exemple n’engage qu’un seul axe chromatique (bleu>orange), c’est-à-dire une gradation simple. Qu’en serait-il si nous voulions comparer deux intensités de contraste dont les distances ne se trouvent pas sur un seul axe chromatique mais sur deux axes chromatiques différents ? Ce serait le cas, par exemple, si nous voulions comparer les intensités de contraste entre le contraste orange/bleu et le contraste bleu/jaune.

Nous sentons bien que pour répondre à une telle question, il nous faudrait connaître la situation des trois couleurs : bleu, orange et jaune, les unes par rapport aux autres. Parvenir à établir ce rapport représenterait une grande avancée car cela permettrait de comparer non seulement les distances entre ces couleurs, mais également les directions impliquées par ces distances.

Quelle est alors la structure chromatique dans laquelle chaque couleur occupe une position bien précise et qui nous permettrait de rendre compte de ces distances et de ces directions ? Découvrir cette structure tient autant de l’exploration d’un territoire que de la construction d’une carte… bien qu’il faille indiquer, ici, que « carte » et « territoire » sont deux termes désignant une seule et même chose : la « Boussole chromatique ».


[4] Paul Klee – Histoire naturelle infinie – Dessain et Tolra – Page 303
[5] Gilles Deleuze – Différence et répétition – Les éditions de minuit – Page 287
[6] Johannes Itten – Art de la couleur – Dessain et Tolra