« Le fait de représenter de la lumière par une tache claire est une chose facile sans intérêt aucun. La lumière sous forme de mouvement coloré, c’est déjà quelque chose de nouveau. Je cherche à réaliser la lumière sous forme de déploiement d’énergie. »
PAUL KLEE – LA PENSÉE CRÉATRICE – EDITION DESSAIN ET TOLRA – PAGE 443

 

L’INTENSIFICATION CHROMATIQUE

  • Différences de luminance et de tonalité : l’orientation des intensités de contraste

Nous l’avons vu, une intensité de contraste entre deux couleurs implique une distance et une direction entre ces deux couleurs à l’intérieur de la Boussole chromatique. Que cette direction tende vers l’horizontale ou vers la verticale n’a pas d’incidence sur la distance. Tout ce qu’on peut dire, c’est que, tendant vers l’horizontale, cette direction exprime une grande différence de tonalité ainsi qu’une petite différence de luminance ; tendant vers la verticale, elle exprime une petite différence de tonalité ainsi qu’une grande différence de luminance.

Le rapport entre différences de luminance et de tonalité définit l’orientation de l’intensité de contraste dans la Boussole chromatique quelle que soit la distance impliquée. Il en ressort que si distance et direction sont deux dimensions indépendantes, elles s’impliquent néanmoins mutuellement : pour une intensité de contraste donnée, il ne peut être question ni d’une distance sans orientation, ni d’une orientation sans distance.

Nous retrouvons là ce que nous considérions dans la première partie comme une nécessité de penser la transition selon deux paramètres différents : la transition (ou le passage) correspond non seulement à la distance que nous parcourons d’une couleur à une autre sur la gradation, mais également à la direction que nous prenons sur la gradation pour parcourir cette distance.

De ce fait, quand se succèdent plusieurs intensités de contraste sur la surface picturale, ces passages (ou ces transitions) entre couleurs se traduisent par des variations de distances et de directions à l’intérieur de la Boussole chromatique. Autrement dit : la succession des intensités de contraste oblige à comparer non seulement les distances impliquées par ces intensités de contraste, mais également, les directions liées à ces distances à l’intérieur de la Boussole chromatique.

Ce sont ces variations de distances et de directions à l’intérieur de la Boussole chromatique qui vont nous permettre de rendre compte de l’intensification chromatique. L’intensification chromatique résulte de la comparaison soit des distances, soit des directions. Nous étudierons d’abord l’intensification chromatique liée aux distances.

  • L’intensification chromatique liée aux distances

Dans ce cas, ce n’est plus l’intensité de contraste qui est une distance entre deux couleurs mais la couleur qui est une différence entre deux intensités de contraste.

Soit, dans la figure 1c, les deux intensités de contraste successives iC et iC’, incarnant les différences entre les trois couleurs successives A, B et C. La couleur B est bordée latéralement par les deux intensités de contraste iC et iC’. On ne tiendra pas compte des contrastes que ces trois couleurs entretiennent avec le blanc.


Figure 1c

figure-1c


En suivant les variations de distance sur la gradation (figure 1c en bas), nous pouvons rendre compte des différences entre intensités de contraste selon leur succession de gauche à droite (figure 1c en haut). Nous rencontrons d’abord iC qui équivaut à une distance de 2 sur la gradation. Et nous rencontrons ensuite iC’ qui équivaut à une distance de 6 sur la gradation. Nous constatons alors que les intensités de contraste sont de plus en plus grandes quand nous parcourons, de gauche à droite, les couleurs de la figure 1c (en haut) : iC<iC’.

On parlera, dans ce cas, d’une intensification chromatique puisque l’intensité de contraste augmente de gauche à droite. On pourrait parler également de « désintensification » si l’on parcourait ces couleurs dans le sens contraire. Pour rendre compte de cette intensification, nous devons donc comparer les grandeurs (distances sur la gradation) des deux intensités de contraste qui se succèdent.

Et s’il est important de rendre compte de l’augmentation de l’intensité de contraste, c’est qu’une telle augmentation exprime l’évolution de la force chromatique. On voit que le problème a sensiblement changé par rapport à ce que nous disions auparavant de la force. Car si l’intensité de contraste (ou les intensités de contraste) qui borde une couleur permet de définir la force de cette couleur, la comparaison entre des intensités de contraste successives définit, elle, la variation de la force. Il ne s’agit plus, cette fois, de force des couleurs, mais de force chromatique, entendue comme augmentation ou diminution de l’intensité de contraste.

  • Le vecteur chromatique comme traduction de l’intensification chromatique

Pour traduire ces augmentations ou diminutions, nous comparerons toujours les intensités de contraste comme rapport de la grande à la petite intensité de contraste. Et pour signaler le sens de l’augmentation de l’intensité de contraste, nous affecterons à la grandeur de ce rapport une flèche orientée de la petite à la grande intensité de contraste. De sorte que chaque intensification se présentera dorénavant sous la forme d’un vecteur avec grandeur et direction.

La figure 2c présente (à droite) le schéma de l’intensification sur la base de la série de couleurs de la figure 1c. Au niveau inférieur du schéma de l’intensification se situent les termes, à savoir les couleurs étendues. Au dessus, au niveau intermédiaire, se situent les deux intensités de contraste iC et iC’ exprimant les distances sur la gradation entre les couleurs (iC = 2 et iC’ = 6). Enfin au niveau supérieur, se situe le vecteur d’intensification chromatique exprimant le rapport entre les intensités de contraste (iC’/iC = 6/2 = 3) et dont le sens est conforme à celui de l’augmentation de l’intensité de contraste (flèche de gauche à droite = de la petite à la grande intensité de contraste).


Figure 2c

figure-2c


Il y a donc vecteur d’intensification chromatique, à chaque fois qu’il y a différence (ou variation) entre les intensités de contraste qui bordent une couleur. Dans le cas d’une égalité entre les intensités de contraste bordant une couleur, le rapport est neutre (= 1), le vecteur disparaît, il n’y a plus de devenir intensif. Ce qui ne veut pas dire, bien évidemment, qu’il n’y a plus d’intensités de contraste. Il ne faut pas confondre le vecteur d’intensification avec les intensités de contraste : le vecteur est un rapport ou une relation entre intensités de contraste.

Différents couples d’intensités de contraste peuvent donc produire des intensifications identiques. La figure 3c montre trois couples d’intensités de contraste exprimant une même intensification puisque leur rapport indique toujours le même vecteur (>2). Nous observons cependant que si les vecteurs sont identiques dans les trois cas de la figure 3c, plus les intensités de contraste sont faibles, moins elles rendent perceptibles les différences entre couleurs. Si bien que si nous continuions à réduire ces intensités de contraste proportionnellement, nous atteindrions un seuil au-delà duquel elles deviendraient imperceptibles. Diviser proportionnellement les intensités de contraste ne change pas, en droit, les grandeurs vectorielles exprimant l’intensification mais cela peut, en fait, en annuler l’effet si un certain seuil de perception est atteint.


Figure 3c

figure-3c


  • Exemples d’évolution de l’intensification

Nous pouvons maintenant envisager des cas de variations de la force chromatique. De telles variations nécessiteront la présence de plusieurs intensifications successives. Dans les trois cas de la figure 4c, les intensités de contraste sont croissantes de gauche à droite. Il s’en suit des vecteurs chromatiques qui ont tous même sens (de gauche à droite). Cependant, dans ces trois cas, l’évolution des grandeurs vectorielles est différente.


Figure 4c

figure-4c


Dans le cas 1, la grandeur des vecteurs est décroissante de gauche à droite. Il en découle une intensification (les intensités de contraste sont croissantes) mais avec une diminution des grandeurs vectorielles. Il y a une décroissance de l’intensification.

Dans le cas 2, la grandeur des vecteurs est constante de gauche à droite. Il en découle une intensification (les intensités de contraste sont croissantes) mais avec une répétition des grandeurs vectorielles. Il y a une stabilité de l’intensification.

Dans le cas 3, la grandeur des vecteurs est croissante de gauche à droite. Il en découle une intensification (les intensités de contraste sont croissantes) mais avec une augmentation des grandeurs vectorielles. Il y a une croissance de l’intensification.

On ne confondra pas l’intensification, qui est toujours une augmentation de l’intensité de contraste, avec l’augmentation ou la diminution des grandeurs vectorielles : des grandeurs vectorielles peuvent aller en diminuant alors qu’augmente toujours l’intensité de contraste.

Il ne faut pas confondre, non plus, le sens du vecteur avec la direction des intensités de contraste sur la gradation. Alors que le sens du premier renvoie, comme nous venons de le voir, à l’augmentation de l’intensité de contraste, la direction des deuxièmes est inhérente au déplacement dans la Boussole chromatique (dont la réduction maximum correspond à une gradation à une dimension) impliqué par ces intensités de contraste.

  • L’intensification chromatique liée aux directions

Si nous revenons à la figure 1c, nous notons que, de gauche à droite (en haut), l’intensité de contraste iC implique une direction de droite à gauche sur la gradation (en bas), alors que l’intensité de contraste iC’ implique une direction de gauche à droite. Avec cet exemple, et bien que les deux directions soient opposées, il n’y a pas d’intensification chromatique liée aux directions (une direction n’est jamais plus intense qu’une autre).

Ce qui n’est plus nécessairement le cas quand nous sommes en présence de plus de deux intensités de contraste successives. Car, dans ce cas, les comparaisons entre les directions qu’elles impliquent sur une gradation font apparaître une nouvelle comparaison : celle entre les angles formés par les changements de directions des intensités de contraste. Aussi, plus les directions de deux intensités de contraste successives sont différentes, plus l’angle entre ces deux directions est important, et inversement.

Or si la différence entre deux directions permet de déterminer un angle, c’est la comparaison de deux angles qui détermine une intensification chromatique liée aux directions. Pour que cette intensification puisse apparaître, il faut donc non plus deux mais trois intensités de contraste successives et donc quatre couleurs.

Soient iC, iC’ et iC’’ trois intensités de contraste successives. Il y a augmentation de cette activité directionnelle quand l’angle entre les directions d’iC et d’iC’ est plus petit que celui entre les directions d’iC’ et d’iC’’. Il y a diminution de cette activité directionnelle quand l’angle entre les directions d’iC et d’iC’ est plus grand que celui entre les directions d’iC’ et d’iC’’. Enfin, l’activité directionnelle est nulle quand les deux angles sont égaux.

  • Neutralité directionnelle / Intensification directionnelle

Dans la figure 5c, nous avons choisi quatre couleurs dans la région Blanc/Bleu/Noir de la Boussole chromatique. La gradation bidimensionnelle impliquée par ces trois pôles chromatiques a une forme triangulaire dont les côtés correspondent aux distances indiquées par la Boussole chromatique (figure 14b). Nous avons volontairement neutralisé l’intensification chromatique liée aux distances (les trois intensités de contraste iC, iC’ et iC’’ sont égales en tant que distances). Et ceci, afin de mieux faire apparaître le rôle de la direction chromatique. La différence de direction entre iC et iC’ est égale à celle entre iC’ et iC’’ (les deux angles α et β sont égaux). Dans ce cas, l’absence de différence entre les angles annule l’intensification directionnelle des intensités de contraste.


Figure 5c

figure-5c


Dans la figure 6c, la différence de direction entre iC et iC’ est plus petite que celle entre iC’ et iC’’ (α < β). Dans ce cas, la différence entre les angles se traduit par une intensification chromatique directionnelle à l’endroit de l’angle β. La couleur B, au sommet de l’angle β, voit son caractère d’« extrema » chromatique renforcé par le changement de direction important en son endroit. En même temps, que la couleur A, au sommet de l’angle α, voit son caractère d’« extrema » chromatique atténué par le faible changement de direction en son endroit.


Figure 6c

figure-6c


On comprend que les extrema chromatiques sont renforcés ou atténués à proportion des différences de direction entre les intensités qui les bordent. Si bien que c’est la comparaison entre les deux angles α et β qui détermine ce renforcement ou cette atténuation. La notion d’extrema chromatique d’une couleur est donc relative et si le noir, par exemple, peut être considéré comme un extrema « absolu », c’est là une considération abstraite qui ne tient absolument pas compte des relations ni de distances, ni de directions.

De la comparaison entre des angles différents découle une intensification chromatique directionnelle. D’où l’apparition d’un nouveau vecteur chromatique : celui indiquant la variation d’angle. La grandeur de ce vecteur se définit en fonction de la différence entre les angles. Son sens indique celui de l’augmentation, du petit au grand angle.

Dans la figure 6c, l’égalité entre les angles annule le vecteur d’intensité chromatique directionnelle. Dans la figure 7c, la différence (β – α) indique une intensification directionnelle. Cette différence correspond à la grandeur du vecteur et la comparaison entre les deux angles (α < β) donne le sens du vecteur (de α à β).

  • Trois cas de constance directionnelle

Nous pouvons indiquer, ici, trois cas de constance directionnelle annulant l’intensification chromatique directionnelle. Quand les intensités de contraste successives impliquent :

  • des directions identiques sur la gradation ;
  • des directions systématiquement alternées sur la gradation ;
  • des directions à variation constante sur la gradation.

Le point commun entre ces trois cas est la répétition des angles entre directions des intensités de contraste : angles de 0° et angles de 180° sur une gradation simple (cas 1 et 2), et angle de x° sur une gradation plus complexe (cas 3).

Mais dès lors que les angles ne sont pas répétés, nous sommes en présence d’une intensification chromatique directionnelle. Aussi faut-il signaler une différence remarquable entre intensification directionnelle et de distance. Car, comme l’indique la figure 7c, la différence entre les angles α et β signant l’intensification chromatique directionnelle implique la présence de trois intensités de contraste successives. Or, nous avons vu précédemment que l’intensification liée aux distances n’en nécessite que deux, comme l’indique le vecteur de la figure 4c.

  • Inséparabilité et hétérogénéité des deux intensifications chromatiques

Il y a là un décalage entre le nombre suffisant d’intensités de contraste pour déterminer d’une part l’intensification liée aux distances et, d’autre part, celle liée aux directions. Ce décalage rend impossible la coordination des variations des unes avec celles des autres et, bien plus encore, exclut toute réduction de l’intensification à une seule expression.

Pour autant, rappelons-le, distance et direction sont inséparables et s’impliquent mutuellement. Si bien que les deux intensifications chromatiques directionnelle et de distance sont liées mais ne se mélangent pas. Nous atteignons-là la singularité chromatique : les éléments d’intensification sont autant inséparables qu’hétérogènes.

La figure 7c montre le schéma de la double intensification chromatique avec, en haut, celles relatives aux directions et, en bas, celles relatives aux distances. Les lignes pointillées indiquent les inséparabilités entre éléments chromatiques.


Figure 7c

figure-7c


D’une part, une couleur étendue, bordée par deux intensités de contraste, est inséparable d’un vecteur de distance (la couleur est entre deux distances) comme elle est inséparable d’un angle chromatique (la couleur est entre deux directions). Et un vecteur de distance est inséparable d’un angle chromatique (l’angle est entre deux distances).

Et, d’autre part, une direction, bordée par deux angles, est inséparable d’un vecteur de direction (une direction est entre deux angles) comme elle est inséparable d’une distance (il n’y a pas de direction sans distance). Et un vecteur de direction est inséparable d’une distance (la distance est entre deux angles).

Il nous reste à voir maintenant quelles conséquences découlent de ces deux dimensions chromatiques inséparables et hétérogènes au moment d’aborder d’autres aspects formels indissociables de la couleur. Faut-il voir dans cette double intensification une singularité propre à la seule couleur ? Mais dans ce cas, elle risquerait d’isoler la couleur par rapport aux autres composantes. Faut-il y voir, au contraire, un trait commun avec les autres composantes ? Mais alors il reste à montrer comment ces autres composantes engendrent, à leur tour, une double intensification. C’est ce que nous allons voir en étudiant, dans un premier temps, l’intensification de surface.